LE GAVAGE DES VEAUX À DEUX PATTES

"Le Gavage des veaux à deux pattes" est un "spoken-words" paru sur la démo "Les Funambules unijambistes", puis sur le CD "Urban Blight"

On est pris en charge du berceau au cimetière par des gens dont l’idéal est de nous faire travailler dix heures par jour, sans aucun droit, ni sécurité pour l’avenir, ni moyen de représentation, ni couverture sociale ni retraite…
Des gens qui nous accordent juste suffisamment de temps libre le soir et le week-end, pour consommer, et ainsi nous faire travailler encore et encore, pour fabriquer de nouveaux produits qu’on achètera encore et encore, et qui ne serviront toujours à rien... à rien d’autre qu’à nous faire travailler pour refabriquer, encore et encore, d’autres produits qui ne serviront toujours à rien…
Des porte-clés en cuir équipés d’une lampe pour mieux voir la serrure de la voiture, une brosse à nettoyer les carottes, des rembobineurs de cassettes vidéo, des CD-ROM indispensables pour tout savoir sur la crème hydratante pour les cuisses, la campagne exceptionnelle pour nous faire profiter de l’offre incroyable du mouton à 39 francs 95 le kilo pendant trois jours seulement, le magnifique modèle réduit de la voiture de Florent Pagny, la collection complète des pièces en argent à l’effigie des Présidents de la République au prix incroyable de 159 francs cinquante, indispensable sur votre bibliothèque… La collection des figurines des footballeurs de la coupe du monde avec les autocollants à regrouper sur un magnifique poster géant, le nain de jardin avec boussole et thermomètre à affichage digital…Les yaourts qui font maigrir... Les sauces qui font grossir… Les vêtements qu’on s’use à renouveler parce qu’ils se démodent, parce qu’ils les démodent, vite, très vite, plus vite encore, pour qu’on en rachète et qu’on en rachète encore…
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour acheter…
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour consommer…
Ils ne nous laisseront sortir de leurs circuits vicieux que pour crever !

Pour s’assurer qu’on mange beaucoup et qu’on achète tous les jours leurs milliards de conneries en plastique qui encombreront nos poubelles et engorgeront la planète, ils ont acheté les médias et inventé les spécialistes du marketing qui s’évertuent dix heures par jour à découvrir des nouvelles choses inutiles à nous imposer.
Ils ont créé les besoins dans tous les domaines, ils sont responsables des nouvelles modes, du segment de marché des chaussures de sport, du créneau des loisirs, du bricolage et de la pêche, de l’audimat des chaînes de télé...
Leurs médias nous rassurent et nous endorment en nous caressant dans le sens du poil, dans le sens de la bêtise, dans le sens de la paresse et de la tranquillité, pour nous convaincre qu’une personne normale avale tous les jours du Coca cola et des chips en regardant des gros seins à la télévision, après la journée de travail... Que les livres et la culture sont fatigants et inutiles, qu’il vaut mieux consommer encore et encore, que sans ça nos industries s’écrouleront et que ce sera la porte pour tout le monde...
Alors pour cela ils ont inventé les "thrillers érotiques"... Ils mettent des gros seins partout, des chômeuses qui se déhanchent les fesses pour une perceuse électrique, des connes qui se caressent les varices pour de l’huile bronzante ou un parasol lavable, des gamines de dix ans qui sucent des vieux pour des promoteurs d’Internet… Il faut toujours davantage de cul, de seins, de petites filles et de petits garçons, peu importe les conséquences, du moment qu’"érection" rime avec "consommation"…
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour acheter…
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour consommer…
Ils ne nous laisseront sortir de leurs circuits vicieux que pour crever !


Les subterfuges à la consommation ne leur suffisent plus. À quoi bon se cacher, à quoi bon simuler... Toute cette mascarade pour nous faire croire que l’inutile est nécessaire, ça devient fatiguant et même coûteux... Ils veulent qu’on finisse par acheter simplement pour acheter, sans plus aucune motivation, c’est leur rêve : nous transformer en machines à pure consommation.

Alors ils ont inventé le "shopping", ce loisir qui consiste à aller voir si on ne pourrait pas des fois acheter des objets dont on n’a absolument pas besoin… Une table-bar avec casier à journaux ou un joli foulard, une boîte de rangement à ouverture originale, plaquée Skaï, pour y conserver d’autres objets inutiles que l’on achètera le samedi suivant… Un magnifique porte-stylo en aluminium avec horloge à affichage numérique, que l’on n’aurait jamais songé à acheter, mais qui fera très bien sur le meuble de cheminée, et dont l’achat a ensoleillé le samedi après-midi... Ce porte-stylo en aluminium qu’un ouvrier ira à nouveau fabriquer, dès le lundi matin, sept heures trente, debout, toute une semaine, devant sa machine à fabriquer quinze cents porte-stylo par jour, avec affichage numérique, en ne quittant pas des yeux l’horloge de l’atelier ni son patron, qui continuera lui de s’enrichir, grâce aux prochaines ventes du porte-stylo en aluminium dans sa version spécial Noël, sa version Spécial Pâques, ou spécial 10ème anniversaire du porte-stylo à affichage numérique... Et que l’on ira certainement acheter, dès le shopping du samedi, ça tombe d’ailleurs très bien, on a justement une boîte de rangement à ouverture originale, plaquée Skaï, qui ne sert à rien...
Leurs guides de tourisme fournissent des listes de villes de "shopping" et les agences de voyage proposent des forfaits pour des week-ends de "shopping" à Londres.
Certains antiquaires font même payer l’entrée de leur magasin... Si on les laisse faire, ils nous feront payer la consommation et après ça plus rien ne les arrêtera... Ils ont déjà inventé les boissons qui donnent soif... Ils commercialiseront des aliments qui redonnent faim dès qu’on en mange, et puis du papier toilette qui redonne envie de chier dès qu’on s’essuie avec... Ça ne s’arrêtera plus. Avec nos hautes technologies et le manque de conscience, tout va être possible... Leurs méga-surfaces de vente ont déjà tout pouvoir, elles fusionnent, monopolisent et fidélisent... Les mairies leurs baisent les pieds, car elles rapportent des taxes et des emplois...

Alors elles bétonnent les campagnes pour ériger de gigantesques centres commerciaux froids et inhumains où on ne peut plus marcher, ni flâner, ni faire du vélo ou respirer le bon air : on ne peut plus qu’a-che-ter. Et bientôt leurs routes ne seront plus que des tunnels de rails transportant des wagonnets de clients, avec des sorties donnant uniquement sur les entrées des magasins bétonnés d’affichages publicitaires qui nous diront où nous arrêter.

Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour acheter…
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour consommer…
Ils ne nous laisseront sortir de leurs circuits vicieux que pour crever !



Mais il en faut encore et encore, toujours plus, alors ils privatisent sans limites. Et bientôt tout sera privatisé... Les usines, c’est fait, la retraite et les pensions, c’est fait, bientôt la sécurité sociale et ensuite la justice, la police et la défense…Tout sera rationalisé, l’argent remplacera la morale, la conscience, l’art de vivre, la solidarité, l’amour, l’amitié, la compassion, la sensibilité... Ils privatiseront le gouvernement, ils privatiseront leur voisins… Et puis la grand-mère d’en face… Et puis leur père, et puis leur mère !

Et ce n’est pas tout de nous user au travail en nous laissant juste assez de temps pour consommer et faire des enfants qui assureront ensuite, à leur tour, les hausses de l’indice de consommation... Il faut ensuite qu’on crève vite, dès qu’on ne peut plus travailler et qu’on consomme moins !
Alors ils ont inventé la surconsommation de toutes les saloperies génétiquement modifiées pour coûter moins cher et qui fabriquent les cancers. Ça rapporte des bénéfices et des taxes, et ça nous fait mourir juste avant de coûter cher à leurs retraites privées...
Et ils continuent d’innover, de rationaliser nos existences, d’intensifier la consommation pour réduire la durée de vie... On doit acheter davantage et plus vite encore, alors ils exploitent les enfants, ils leur enseignent très tôt les gestes et l’instinct de la consommation, avec des petits chariots de supermarché et des comptes en banques avec cartes de crédit pour qu’ils ne connaissent plus d’autres réflexes de bonheur que celui de con-som-mer !
Grâce à Internet et à la mondialisation, tous les commerces du monde sont maintenant accessibles à domicile, sans même quitter le clapier...
Le rêve des responsables de marketing se concrétise, nous allons devenir des consommateurs en F2, des veaux parqués au gavage, dans un feed-lot dont ils nous feront même payer le loyer ! L’autoroute de l’information nous permettra de consommer encore mieux et plus vite... Ça ne s’arrêtera plus !
Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour acheter… Ils ne nous laissent sortir des bureaux et des ateliers que pour consommer… Ils ne nous laisseront sortir de leurs circuits vicieux que pour crever !
Laurent