Interview intégrale, parue dans Vendetta no. 9 - Mai 2004


« Urban Blight est un des groupes anarchopunk en France les plus intéressant (les mauvaises langues diront que ce n’est pas bien difficile), sauf que ce n’est pas un groupe et qu’il vit en Hollande. Enfin malgré ça les textes (la plupart en français) sont très intéressants, je vous laisse en juger par ce qui suit, et pour la musique, le split Pekatralatak/UB vient de sortir, avec des vieux morceaux, sinon un CD discographie existe aussi, et plein de morceaux sont dispos sur son site. Un EP d’Urban Blight ‘Pig Justice’, est prévu pour bientôt, une coproduction Les nains aussi/ React/Vendetta, mais le projet de faire cette interview est plus vieux que celui du EP, il ne s’agit donc pas d’une interview promotionnelle. Mai 2004

1) Est ce que tu peux te présenter toi et ton « groupe » ?


Laurent, j’habite à Utrecht, au centre des Pays-Bas. Je fais de la musique tout seul, guitare, boîte à rythmes et chant, sur les disques comme sur scène. Ca s’appelle Urban Blight, un “groupe solo” punk assez rudimentaire et essentiellement orienté sur les textes qui visent la critique sociale. Urban Blight est né en 1998. J’ai sorti quelques disques, vinyles et CD. D’autres viendront encore. Je m’occupe aussi d’un webzine et de différentes autres choses.

2) Qu’est ce que Bastards ? Comptes tu arrêter UB pour t’y consacrer ?

En deux mots, Urban Blight, c’est mon moyen d’expression en toute liberté : je fais le son que je veux, comme je le veux et quand le je veux. J’écris les textes que je veux, je n’ai de compte à rendre à personne et ça n’engage que moi. Je décide seul de mes concerts, des salles et des dates, je fais mes enregistrements seul... J’ai une liberté complète et sans concession.
The Bastards, c’est un groupe de potes avec lesquels je délire. On est avant tout des potes, ensuite un groupe. Ma liberté d’expression s’y exprime un peu différemment : il y a des trucs que je leur propose et qui leur plaisent, et d’autres qui leur déplaisent et que je dois donc laisser tomber. C’est toute la différence Urban Blight / The Bastards. Avec le son, bien entendu...!
J’aime les deux groupes. Comme je peux m’exprimer très librement dans Urban Blight, je suis encore plus disposé à faire des concessions pour The Bastards. Musicalement, The Bastards est beaucoup plus riche, ça va de soi. D’abord du fait de la présence de la basse-batterie, ensuite parce que les titres sont plus complexes. Et puis je n’écris qu’une partie des textes, avec eux.
Au départ, on avait parlé de reprendre Urban Blight à deux, voire à trois. J’ai pas mal hésité. Mes titres rendraient pas mal avec une “vraie” batterie et deux grattes, ça leur donnerait du relief et plus de force... Ca porterait mieux les textes... Seulement je perdrais ma liberté et ça, il n’en est pas question. Urban Blight reste Urban Blight. Donc je leur ai proposé de faire un autre groupe et voilà. On a pas mal galéré pour la basse, au début. On a été sans bassiste, puis on a joué avec Rose, une copine hollandaise qui a fait un concert avec nous puis nous a quittés parce qu’elle est déjà dans un autre groupe qui marche bien... Maintenant on a Martin, un pote slovaque, et normalement c’est définitif. On répète beaucoup, on fait un concert de temps à autres pour se faire la main et je pense qu’on va attaquer vraiment à partir de septembre 04.
Concernant Urban Blight, il n’est aucunement question que j’arrête. Je veux conserver ce mode d’expression en toute liberté. Et puis je me suis attaché au son de la boîte à rythmes et de la guitare, un son simple et efficace. Pour le moment je parviens à gérer les deux groupes, donc pourquoi pas...?

3) Beaucoup de gens ont été surpris de ne pas trouver le titre « Je m’ennuie » sur la discographie. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

C’est très simple : “Je m’ennuie” est une reprise. Enfin, une vague reprise, vu que j’ai modifié les textes et l’instrumental et que j’ai tout accéléré, mais enfin ça reste une reprise. Cette chanson fait partie des 8 premiers titres que j’ai faits avec Urban Blight quand j’ai commencé, en 98. Et pour parler franchement, je n’envisageais pas le moins du monde de faire des concerts à cette époque, et encore moins des disques. Je faisais mes démos sur cassettes et ça me convenait très bien. Donc je me foutais énormément de ces questions. Mais un peu à la fois Urban Blight s’est développé, un disque est sorti, puis d’autres choses, et à un moment on a parlé de faire ce CD de compile, “Urban Blight 98-01”. “Je m’ennuie” faisait partie des titres que j’aimais bien et que je voulais mettre dessus. Mais on m’a convaincu que ça pouvait peut-être créer des emmerdes aux potes qui me produisent le disque et que les presseurs leur prendraient la tête pour des questions de droits d’auteur à la con, enfin des conneries de ce genre. Je t’avoue que j’y connais très peu de choses, donc j’ai tendance à croire ce que me disent les gens qui sont de la partie... En sachant que je risquais de causer des problèmes aux potes qui m’aident, j’ai dit OK, on laisse tomber. Ca me paraît la moindre des choses envers eux. Je peux me faire courir un risque - même éventuel - à moi-même, mais pas à un autre. Personnellement, j’ai du mal à m’imaginer qu’un inspecteur machin vienne se prendre la tête à faire le tour des distros des concerts pour voir si des fois il n’y aurait pas une reprise sur un disque... Mais comme je n’en suis pas certain, je fais confiance à ceux qui s’y connaissent. J’ai eu ce problème aussi avec “Garageland”, une reprise de Clash que je fais en concert. À défaut de mieux, je l’ai mise sur le CD-R “Its (a)Live” en version concert (tout comme “Je m’ennuie”, d’ailleurs) puisque là, participant moi-même à la production, je pouvais me le permettre, et qu’il n’y avait pas de problèmes de presseur à prendre en compte.
Cela dit, il y avait aussi d’autres titres que j’aurais voulu mettre sur le CD “Urban Blight 98-01”, mais la durée était limitée. Et puis 23 titres, c’est déjà pas mal, non ? C’est de ma faute, aussi : j’ai voulu à tout prix mettre “Le gavage des veaux à deux pattes”, un spoken-words immangeable de dix bonnes minutes...;-)))

4) Tu crois vraiment que la SACEM et autres requins représentent une menace pour des groupes ou des fanzines de notre envergure ?


A priori non, bien entendu, parce qu’on ne représente pas un engagement financier suffisant pour gêner ou être intéressant. Chaque société a toujours eu une frange de sa population qui vit en marge et l’a toujours “gérée” très cyniquement, tant qu’elle ne constituait aucun risque pour ses intérêts. Mais je me demande tout de même... Quand on voit la loi liberticide qui vient d’être votée, relative à l’expression sur Internet... C’en est désormais fini de la liberté d’expression et de critique sur le web français. Et cette loi vise essentiellement les gens comme nous. Avec mon webzine “À Tombeau Ouvert”, dans lequel je démonte régulièrement des personnalités et des politiques, de la manière la plus sérieuse et la plus construite possible afin de toucher un maximum de lecteurs de tous horizons, il se pourrait bien qu’on vienne bientôt me chercher des poux dans la tête... Mon hébergeur « Domainepublic.net » est en Belgique, mais bon... Je suppose que les vicieux qui ont pondu cette loi ont réfléchi à la question et qu’il y aura des traités internationaux... À moins qu’ils fassent carrément comme la Chine qui filtre les accès aux sites étrangers... De même, nos e-mails ne seront bientôt plus privés... Tout ceci pour dire que si les crapules qui nous gouvernent se cassent le vase à mettre en œuvre une loi pareille, c’est parce qu’elles y trouvent leur compte et donc qu’on les gêne quelque part. Internet a permis de nous réunir de partout, comme on l’a vu lors des différents sommets capitalistes, l’information entre nous circule très vite et permet de mieux se mobiliser. On le voit avec des réseaux très construits comme Squatnet. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement s’y attaque. On a vu aussi avec quelle sévérité exemplaire il a agi pour réduire au minimum les échanges de mp3. Donc quand je vois tous ces développements, je me dis qu’au bout du compte, je ne serais pas plus surpris que ça de voir des lobbies du disque faire pression sur les gens qu’il faut pour que des lois sanctionnent nos activités - groupes, fanzines, asso et collectifs - sous couvert de “protection” de droits d’auteurs ou autre tactique maffieuse camouflée. Il suffit pour cela que les productions DIY grandissent suffisamment pour les gêner.
Alors, a priori je ne pense pas que les SACEM et autres parasites constituent une menace pour les groupes et les zines actuellement, mais je me méfie tout de même un peu de ce que l’avenir nous réserve.

5) Qu’est ce que Urban Sprawl ? Pourquoi ne participes-tu pas à un journal ? Quel est ce « roman à tendance « sociale » », auquel tu veux te remettre ?

Une petite précision avant tout : Urban Sprawl a fermé ses portes il y a deux ans. Je m’étais attelé à ce bulletin d’infos et de coups de gueule sur Internet pour en faire une sorte de complément d’Urban Blight. Il me permettait de m’exprimer plus librement que dans le cadre d’une chanson qui laisse peu de place et impose de faire des choix, donc des éliminations. Au début je m’étais imposé une fréquence mensuelle. J’envoyais ce bulletin par e-mail et je le plaçais ensuite sur mon site pour accès à tous. Tous les bulletins d’une année y sont toujours disponibles, d’ailleurs. Et puis j’ai dû arrêter, par manque de temps. J’avais eu les yeux plus gros que le ventre... Mais comme ce mode d’expression me manque, j’ai remis un couvert et je recommence avec “À Tombeau Ouvert” (www.ato.fr.tc), un webzine en ligne depuis novembre 2003 et qui propose des chroniques plus ou moins cyniques, humoristiques et grinçantes de l’actualité, à des fréquences moins présomptueuses et moins contraignantes, c’est-à-dire en gros une à deux chroniques par mois. Pour le moment ça va, je tiens le rythme ;-)).

Pour ce qui est de participer à un journal, ça ne me déplairait pas mais je n’en ai pas l’occasion, tout simplement. Faudrait qu’on me le propose. Et puis j’ai aussi la question du temps libre. Je manque de temps, j’ai beaucoup d’activités, en plus de mon tapin de 40 heures la semaine et du temps que je veux consacrer à mes deux petites gamines. Je fais aussi du sport auquel je consacre pas mal de temps et d’énergie, j’ai deux groupes et d’autres choses encore sur le feu, des tas de projets, bref, j’ai le temps de rien... Participer à un journal, l’idée est séduisante mais il faudrait que ce soit sur la base de contributions occasionnelles, par à-coups... Je n’ai vraiment pas le temps de m’atteler à une activité régulière de plus.

Concernant le bouquin, je ne préfère pas en causer parce que c’est encore en chantier. Ca viendra. Le moment venu.

6) Tu as un site assez complet, penses tu que ça soit utile ? Les thèmes des intw avec tes réponses sont classés sur ton site, ça ne sert à rien de t’interviewer héhé ?

Ah ben écoute, tu réponds toi-même à ta question, je ne peux rien ajouter ;-)).
Non, tout le monde n’accède pas à Internet, d’une part, et d’autre part si j’ai classé mes réponses par thèmes, c’est uniquement parce que je me suis rendu compte que les fanzines qui m’interviewaient me posaient souvent des questions similaires, des trucs récurrents. Alors j’ai pris les devants, disons : j’ai donné les réponses aux grandes lignes, en citant des extraits d’interviews, pour les gens que ça peut intéresser... ;-)

7) Bon alors la Hollande, c’est comment ? Tu passes tes journées à fumer des joints ? Ca marche UB là-bas ? Est ce que tu joues aussi en Allemagne et en Belgique ?

Ca fait beaucoup de questions ! La Hollande c’est bien ? Comment répondre à ça... C’est bien et c’est pas bien. C’est bien pour les groupes et le public parce que les squats y sont nombreux, qu’on y organise facilement des concerts et qu’il y a aussi beaucoup de salles légalisées. C’est pas bien parce que le gouvernement néerlandais vote actuellement un train de mesures bien lourdingues qui interdiront bientôt des libertés élémentaires comme squatter un bâtiment vide ou fumer du chichon... Les rues sont filmées en permanence et j’ai même vu une action de « fouilles préventives », ça dit tout... C’est bien parce qu’on y est - paradoxalement - relativement libre tout de même, beaucoup plus qu’en France en tout cas où l’on vit encore sous la loi du délit de sale gueule, délit quasiment inexistant en Hollande. C’est bien parce qu’on ne te demande jamais des papiers que personne n’a sur soi de toutes façons, même si cette obligation est théoriquement légale depuis leur Europe unie... C’est pas bien parce que ces libertés, comme fumer et picoler, sont utilisées pour obtenir la tranquillité et assommer les contestataires, dans un esprit cynique, machiavélique et très commercial. Pour le reste, désolé mais je ne peux vraiment pas aller plus loin, il y aurait bien trop de choses à dire... Disons que c’est mieux que la France, puisque je connais bien les deux. Mais bon, ça c’est pas bien difficile ;-)...
Eh non, je ne passe pas mes journées à fumer des joints. J’ai arrêté de fumer - clopes et pétards - il y a une dizaine d’années !! Je picole seulement ;-).
Urban Blight marche pas mal en Hollande, mais moins qu’en Belgique et en France. À part des villes comme Utrecht bien entendu - où ça marche forcément bien puisque c’est chez moi - Amsterdam, Nijmegen et d’autres villes où j’ai des potes et où je joue régulièrement. Je pense que c’est avant tout une question de langue, puisque je m’obstine à chanter à 80 % en français. Ensuite, d’une manière générale, les punks hollandais recherchent davantage des trucs bien speedés à la TCP ou Matka Teresa - que j’aime bien aussi d’ailleurs - ou alors des trucs “festifs” genre “stop-and-go” à la Brehznev, des trucs distrayants et qui ne prennent pas la tête. J’ai rien contre chez les autres, mais personnellement c’est pas trop mon truc : je suis plutôt, justement, du genre à prendre la tête...;-) Et puis j’ai l’impression que l’anarchopunk est moins prisé en Hollande qu’en Belgique et en France. Ca tient au caractère des Néerlandais. Ils se situent loin des extrêmes. Parler politique, ça les gonfle, ils te coupent tout de suite la parole pour te dire : “Te prends pas la tête, ça va aller, on parle d’autre chose...”. Un proverbe néerlandais résume très bien le caractère batave : “Doe normaal, dan doe je al gek genoeg”, c’est-à-dire dans la langue de Sarkhozy : “Agis normalement et sois normal, tu seras déjà bien assez fou”. Ca dit tout...
Je joue en Belgique de temps à autres. Encore jamais en Allemagne et c’est con d’ailleurs, parce que j’y suis régulièrement invité dans différentes villes comme Berlin, Dresde, etc., et puis je n’y vais jamais, question de temps et de thunes, essentiellement. Même chose pour l’Angleterre, où on m’a déjà proposé plusieurs fois de m’organiser une petite tournée... Je fais peu de concerts, en fait, pour des raisons pratiques. J’ai dû faire un peu plus de 50 concerts en quatre ans. C’est vraiment pas beaucoup... J’adore faire des concerts, c’est même ce que je préfère, seulement je n’ai pas le temps, tout simplement. J’ai une vie très remplie, je m’occupe d’une foule de choses. Parfois j’allume la lumière, je me dis : “Merde, il y a deux mois que j’ai plus fais de concert, j’assure pas...!” Alors je me fais trois ou quatre dates en Hollande, sur deux ou trois week-ends. Puis je me remets à mes activités : mon autre groupe, mon webzine, le sport, enfin je te passe le détail. Je ne suis jamais chez mois... Et une ou deux fois par an, je me prends une dizaine de jours et je vais tourner en Belgique et en France - pour des questions de langue - pour y faire 8 ou 9 dates à la file. Puis je rentre et je me remets à mes petites affaires... ;-). Mais la prochaine fois je vais en Allemagne et en Pologne. Je l’ai promis à des potes.

8) Tu as fait un morceau sur l'Afghanistan (bien avant le 11 septembre), sur l'Algérie, et je sais de source sure que tu as un nouveau morceau sur la Tchétchénie (héhé). Pourquoi parler de tous ces pays lointains et inconnus, alors qu'il est si simple de faire une chanson sur la Palestine ou le Chiapas ? Tu n'as pas peur de vendre moins de disque ?

Le sub-commandante a été assez intelligent pour se créer une couverture médiatique suffisante pour soutenir ses efforts, c’est très bien, il a eu raison, on combat le feu par le feu, et voilà. Plus de 150 000 morts sur dix ans de dictature algérienne couverte par les Européens, pour légitimer une loi martiale qui contrôle tout le pays afin de couvrir un business de généraux qui ont tombé l’uniforme et font maintenant dans l’import-export, ça valait bien d’en dire un mot, non ?
Concernant la Palestine et les Israéliens, je n’ai encore jamais parlé de cette guerre parce que les choses ne sont pas assez claires dans mon esprit. Bien sûr, je pourrais faire une chanson sur les « grandes lignes » mais je n’ai pas envie de tomber dans l’éternel trip Intifada et compagnie... Je ne serais qu’un groupe de plus à mettre un cierge à cette chapelle qu’il semble qu’on doive visiter pour se faire reconnaître... Une sorte de passage obligatoire... Mon opinion là-dessus est qu’on ne saurait regarder cette situation d’un point de vue purement manichéiste avec des vilains colons juifs d’un côté et des gentils Palestiniens de l’autre, la troisième ou quatrième armée du monde contre des gamins armés de pierres... Même si c’est plus ou moins le cas. Le problème vient précisément de ce « plus ou moins ». Je ne sais pas si tout le pays est véritablement uni derrière Sharon, malgré ce qu’on en dit. Il se passe des choses là-bas dont on ne soupçonnerait même pas l’existence. Je ne sais pas si les faits sont ceux qu’on nous annonce. La seule chose que je sache avec certitude sur Israël, c’est que je ne sais rien avec certitude. Israël est une dictature à part entière et muselle tous ses modes d’expression, dans la presse comme dans la rue. Difficile d’y voir clair, donc. Je pense qu’on n’a pas fini d’en apprendre. Difficile aussi, du côté palestinien, de démêler le vrai du faux et tous les nœuds de basses intrigues de ceux qui briguent déjà des fonctions pour l’après-guerre et freinent ou soutiennent les différentes initiatives au gré de leurs ambitions personnelles. Tout ceci sans compter que ce ne serait pas la première fois qu’un pays se proclamerait défenseur des libertés, jusqu’au jour de son indépendance à compter duquel il se mettrait soudainement à être très con et à appliquer une législation plus archaïque encore, interdiction de la contraception, de l’avortement, du divorce, limitation du droit de vote, culture de « castes », j’en passe et des plus salées, et qui s’inscrit dans le même esprit que les lois dictatoriales qui étaient prétendument combattues jusque là... Rien n’est encore très clair dans mon esprit, donc, concernant la Palestine et Israël. Bien entendu, la dictature israélienne doit payer pour ses crimes et riper des territoires qu’elle occupe de manière contraire aux droits de l’Homme et des peuples à l’autodétermination. Bien entendu, elle doit être éliminée du pays, si besoin est par une force internationale. Bien entendu, les responsables comme Sharon et autres politiques coupables, activement ou passivement, doivent payer. Bien entendu, l’Amérique doit cesser de protéger cette dictature en en faisant une base avancée. Bien entendu, les Palestiniens doivent avoir un territoire libre et indépendant, et bénéficier des mêmes aides que les pays qui présentent un intérêt pour les Américains et les Européens. Et bien entendu, les Palestiniens vivant en Israël doivent enfin jouir des mêmes droits civiques que tous les habitants, et l’apartheid officiel qui sévit là-bas doit prendre fin. Mais toutes ces évidences ne sont finalement que des lieux communs. Tout le monde sait ça, tout a été dit mille fois et sans doute bien mieux que je ne saurais le dire... À quoi bon faire une nouvelle chanson là-dessus ? Elle ne serait qu’un énième trip Intifada remâché, un enfoncement de porte ouverte de plus, qui n’apporteraient aucune nouvelle information, un trip plus ou moins masturbatoire, presque malsain et à la limite de se faire plaisir sur la misère des autres... Ca ne me tente pas.
Concernant la Tchétchénie, par contre, la situation me paraît plus claire, même si ça n’engage que moi. Je parle de cette petite république d’une part parce que je vois que les Américains ont encore une fois mobilisé tout le crachoir en Iraq et qu’ils se font mousser au prix d’innombrables vies humaines qu’ils brisent une énième fois pour servir leurs sordides petits intérêts personnels, et que cela permet à Poutine de faire ses saloperies en toute quiétude, loin des premières pages. D’autre part, la Russie s’est enfin débarrassée de son masque de fausse gauche pour revêtir un chapeau de garçon vacher à faire pâlir d’envie des plus gros blaireaux texans gavés de sang d’animaux morts, pour sombrer dans un Far West cent fois plus virulent que celui d’outre-Atlantique... Et avec une nouveauté : ceux qu’on appelle les « Russian Knights », les Chevaliers russes. Cette nouvelle garde se compose de jeunes militaires du rang, sous-officiers et officiers issus de différentes organisations néonazies (National Unity of Russia, Russian National Union, National, Bolshevik Party [et oui ! N’oublions jamais que le national-bolchevisme est plus vieux que le national-socialisme !], Russian National Socialist Party, Northern Alliance, etc...) qui les ont « formés » idéologiquement et qui prônent toutes sortes d’imbécillités qu’on peut facilement s’imaginer, allant de l’antisémitisme à la suprématie des Russes « blancs » ou européens, enfin tout le triste et classique répertoire du genre. Et le problème est que ces « chevaliers » ont infiltré plusieurs unités aéroportées russes stationnées en Tchétchénie, deux au moins pour le moment, et ils poussent les troupes régulières - qui ne sont déjà pas à proprement parler un cadeau - à s’attaquer aux civils et à commettre les pires atrocités, meurtres et viols entre autres, avec l’assentiment de leurs supérieurs. Et sans aucune couverture médiatique, cela va de soi. Ces « chevaliers » n’y vont d’ailleurs pas avec le dos de la cuillère : ils cousent des emblèmes à croix gammée sur leurs uniformes officiels, ce qui semblerait indiquer qu’ils se savent couverts et autorisés à le faire. Or on sait que le commandement russe n’est pas particulièrement tendre avec ses personnels, c’est même le moins qu’on puisse dire. Ce renouveau d’un nazisme au grand jour est très souciant. Le fait essentiel, à mon avis, est que tous ces crimes et toutes ces exactions sont commis dans un cadre idéologique. C’est sans doute la première fois en Europe depuis 1945 qu’un parti officiellement néonazi peut appliquer par les armes des théories raciales et criminelles, en portant l’uniforme régulier d’un État membre des Nations Unies. La normalisation des crimes russes et des crimes néonazis en Tchétchénie est très inquiétante et de très mauvais augure. Sa reconnaissance par Chirac en visite chez Poutine le mois dernier est très inquiétante. L’utilisation du terrorisme, sans doute réel et criminel du côté tchétchène, et sans doute faux, manipulé et tout aussi criminel du côté russe, est très inquiétante. Bref, ça valait bien d’en parler, non ? Moi ça me fait complètement flipper...
Tiens, info de dernière minute : deux semaines après que j’ai fini d’enregistrer cette chanson, « Laboratoire Secret », j’ai entendu qu’on a assassiné le président tchétchène et le pays est revenu à la une des médias. Cela dit, je ne pense pas que ’information sur la réalité tchétchène circule davantage pour autant. Dans ce monde, rien ne va plus.

9) Tu as des titres en français et en anglais. Pourquoi lorsque tu joues en France ne fais tu pas tout en français, et tout en anglais ailleurs ?

Tiens c’est marrant que tu demandes ça, je m’étais justement posé la question au début. Il y a plusieurs raisons, en fait. D’abord, je ne pense pas avoir assez de titres en anglais pour faire un concert. Ca ferait un peu court. Et je n’ai pas spécialement envie d’écrire des titres en anglais, ni de traduire en anglais des titres existants. J’ai une passion pour la langue française, qu’est-ce que tu veux que je te dise... C’est à prendre ou à laisser. Quand je fais des titres en anglais, ça me déplaît toujours à moitié. Je peux y arriver, note bien - je suis traducteur - mais je sens que ça réduit ce que je veux dire, je ne parviens pas à donner toute l’ampleur, toute la richesse, tout le relief voulus aux mots, à mettre assez de couleurs dans mes phrases, si tu veux... J’estime, sans vouloir être trop salaud tout de même, que l’anglais se prête mieux au yaourt. Les conneries les plus graves sonnent bien en anglais. Il y a un groupe de Lille, les Violons Profonds, qui est excellent là-dedans : ils sont à deux, contrebasse et violon je crois, et ils font des reprises d’AC/DC - entre autres - en français, c’est à pisser de rire : “L’autoroute pour l’enfer, ouais, bébé...!” Vraiment grandiose [c’est effectivement un excellent groupe, en plus habillés en costard et le chanteur saute partout. Mais je crois qu’il n’y a qu’un chanteur et un violoncelle]... Enfin, voilà pourquoi je n’utilise l’anglais qu’avec modération, juste de manière à permettre au public de capter un peu ce que je raconte. Pour le reste, quand je joue en pays non francophone, j’explique un peu certains titres avant de les jouer, comme “Les Invendus de la mort” ou “Algeria Ltd.”, mais sans trop gonfler les gens avec des laïus interminables, bien entendu. Ca me paraît la meilleure manière. Je pense également qu’on peut faire passer le message d’une chanson même si la langue n’est pas comprise : l’expression physique, l’ambiance et l’atmosphère importent beaucoup. En plus, certains mots sont internationaux et sont compris par tous, au moins par bribes. Avec une petite explication préalable, je pense que ça devient suffisamment clair. Et pour ce qui est de chanter uniquement en français en France, ce serait pas trop cool pour les non-francophones qui sont au concert...

10) Dans l’interview dans Apatride quand ils te parlent des dérives régionalistes de la mouvance anarkopunk tu dis « je ne sais pas du tout de quoi tu parles, au sujet des ces ‘dérives régionalistes’ », pourtant tu as fait un split avec les Pekatralatk, qui sont connus pour avoir un morceau à la gloire du Pays Basque et d’ETA. Tu n’étais pas au courant ?

Ben non. Dans l’interview d’Apatride, j’ai répondu en toute sincérité : je ne savais pas de quoi ils parlaient. Je ne connais pas du tout cette chanson et je n’ai fait aucun rapprochement avec quoi que soit. Tu sais, il faut comprendre : j’habite en Hollande depuis une douzaine d’années, si pas plus. Les P4 n’y sont quasiment pas connus. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Je ne lis presque jamais de zines français - juste les rares qu’on m’envoie à l’occasion - et je ne descends qu’une à deux fois par an en France, pour faire une série de concerts assez crevants et durant lesquels on n’a pas trop le temps de voir grand-chose... En fait, je connais bien les groupes hollandais, qu’il s’agisse de potes comme Matka Teresa ou de gens que je suis amené à croiser fréquemment puisqu’on fait souvent les mêmes concerts, habitant la même région. Mais je sais finalement très peu de choses sur P4, comme sur la majeure partie des groupes français actuels... Il n’y a qu’Amiante que je connaisse vraiment bien, parce que c’est des très vieux potes pour certains, que je les vois souvent en concert et que je connais leurs chansons et leurs textes - et je peux te garantir qu’ils sont excellents - et un peu Action Directe, parce qu’on s’est rencontrés plusieurs fois et qu’on a été pas mal en contact, durant des concerts d’eux comme de moi. Quand Melvin m’a contacté pour me proposer un split, il y a 5 ans de ça, il m’a envoyé un disque et c’est là que je les ai découverts. Il comportait 4 titres si je me souviens bien, je les ai écoutés, je les ai bien aimés et donc j’ai dit d’accord. Et voilà. Et depuis, je t’avoue que je n’ai rien entendu d’eux ces quatre dernières années, jusqu’à ce que je reçoive des exemplaires du split 33t, en fin 2003. Entre-temps, j’ai rencontré Melvin deux fois, on a eu chaque fois des discussions intéressantes et je l’aime bien. J’aime bien ses dessins, aussi. Je ne connais pas les autres de son groupe. Je n’ai capté aucun titre pro-ETA, désolé... Il se peut que cette histoire ait fait forte impression sur certaines personnes, mais je t’avoue que je n’étais et ne suis toujours pas au courant et que, même en le sachant maintenant, cette question ne m’obsède pas franchement ;-))... Les P4 pensent et disent ce qu’ils veulent, ce n’est pas parce qu’on fait un split ensemble qu’on adhère intégralement aux idées de l’autre ou qu’on doive se lancer dans une recherche documentaire exhaustive sur tout ce que l’autre groupe dit et fait [oui je suis d’accord, je sors bien des disques d’eux !]... Il y a sans doute des trucs que je dis qui leur déplaisent, mais ils m’ont pris comme je suis, pour le split. Avec ce qu’ils apprécient en moi, comme avec ce qu’ils n’aiment pas. C’est la même chose pour moi. Regarde, j’ai fait un split avec Sterbehilfe parce que j’aime bien leur côté agressif et leur son dépouillé, et je sais que Micha est un gars bien, mais leurs obsessions morbides (“sterbehilfe” signifie “euthanasie”) me déplaisent... Leur logo - deux seringues croisées - me gêne un peu... Mais c’est leur part de liberté. Et la mienne. Et ce n’est pas parce que je fais un split avec eux que ça fait nécessairement de moi un partisan de l’euthanasie. Apatride me parlait d’une “dérive régionaliste”... Tu sais, dans un univers devenu un village planétaire, ce n’est pas une question qui me passionne, qu’est-ce que tu veux que je te dise... Faudrait demander aux P4 ce qu’ils en pensent [en fait je ne sais pas si il y a une seule des –nombreuses –interviews qu’ils ont fait qui ne leur pose pas la question !], je ne vais pas répondre pour eux.
Concernant le « régionalisme », le nationalisme et le terrorisme, je ne peux te répondre que d’une manière très générale, puisque je ne sais toujours pas de quoi il s’agit ici. Alors, d’une manière générale : je n’aime pas le nationalisme (ou le « régionalisme »), quel qu’il soit, parce que j’estime que - même s’il est motivé par des souffrances et s’il peut paraître justifié - il ne peut mener au bout du compte qu’à une vision étriquée du monde, une vision en termes de “nous” d’un côté et d’“eux” de l’autre. Une vision qui est la porte ouverte aux pires excès déjà subis par l’humanité et dont elle peut bien se passer à présent. Par ailleurs, je ne soutiens aucun acte terroriste ni aucune organisation terroriste parce que je suis un adversaire résolu de la peine de mort, qu’elle soit infligée par un flic ou par un terroriste. Et je dis ceci en pesant bien le milliard de paradoxes que cela implique : essaie donc de combattre l’Occupation nazie sans violence... Mais je pense qu’il existe d’autres moyens efficaces de corriger les injustices, sans donner la mort à des gens qui en sont souvent peu responsables, voire pas du tout. Il est bien évident dans mon esprit que lorsque les P4 se disent « terroristes », comme je l’ai vu sur le split 33t, c’est une figure de style : ils n’assassinent personne. Tout comme Sterbehilfe ne va faire d’injection létale à personne. Ou alors je n’ai décidément rien compris et là ce serait grave...! ;-))

11) Tu sembles te réclamer de l’anarcho-syndicalisme, ce n’est pas étrange dans un milieu (le punk) qui rejette le ‘travail’, et donc devrait rejeter le syndicalisme ? Tu dis (sur ton site) « que j'apprécie énormément des discours que tiennent des gens de la CNT par exemple » (je ne serai pas vache, je ne te demanderai pas laquelle héhé), peux-tu préciser ? Pendant tes concert ou dans tes disques, on peut entendre un extrait de « A las barricadas », pourquoi ? N’y a t il pas une certaine idolâtrie de la révolution espagnole ?

Il y a « rejeter le travail » et « rejeter le travail ». C’est une notion très ambiguë, à double tranchant. Je n’aime pas le travail, pas plus que je ne le respecte. Je considère que c’est une pure perte de notre existence qui est déjà trop courte. Le travail est une gigantesque farce, une immense entreprise à se foutre de la gueule des gens. Je n’attends aucun “développement personnel” du travail, comme je l’entends parfois dire autour de moi. Je le fais uniquement parce qu’il m’est malheureusement nécessaire pour vivre et faire vivre mes gosses dans une société mal foutue. Le travail tel qu’il existe actuellement n’est pas une valeur mais une escroquerie mondialisée. C’est un peu comme tous ces préceptes du temps passé, comme : “Qui paie ses dettes s’enrichit” : ce sont des règles d’une pseudo moralité qui n’a pour objectif que de nous maintenir dans un abrutissement servile. Bien rembourser ses dettes, bien travailler, bien se conformer. Le travail fait partie de ces conneries. C’est un garde-fou, rien de plus. Seulement le problème naît du fait que derrière le cri “Mort au travail”, on trouve deux sortes de contestataires : ceux qui ne veulent rien foutre et attendent que ça se passe, et les actifs, les constructifs. J’aime les gens constructifs. Je suis constructif moi-même. Quand tu te fais chier à ranger quelque chose, il y a ceux qui viennent te donner un coup de main spontanément, et puis il y a ceux qui te regardent faire. Les deux pourtant se disent anarchistes. Les premiers sont constructifs, les autres sont des profiteurs qui se cachent derrière des raisonnements bidons relevant de ce qu’ils nomment avec fierté du “nihilisme” ou d’autres grandes pseudo théories et qui ne sont en réalité que des échos insipides de molles conneries ramassées au gré des comptoirs. Ils ne m’intéressent pas. Pourtant, ils se disent anarchistes. Personnellement, je ne vois pas trop la différence entre eux et mon crétin de voisin qui me regarde de travers chaque matin parce que je ne lave jamais ma voiture et que je suis tatoué un peu partout... Faudrait qu’on m’explique. Eh bien dans mon esprit, ceux qui viennent m’aider sont des “anarcho-syndicalistes”. C’est un peu ma définition. C’est ce que je veux dire quand je me “réclame de l’anarcho-syndicalisme” : le refus du système économique et social tel qu’il nous est imposé actuellement, ne signifie pas la passivité et le profit. J’aime construire. C’est ça que je veux dire avec la notion d’anarcho-syndicalisme. C’est une définition personnelle et qui n’engage que moi. En dehors de ça, je ne me réclame d’aucun groupe, parti, fédération, association, je ne me réclame de rien d’autre que de moi-même. Simplement, il s’est trouvé qu’à différentes occasions, pour “résumer” grosso modo mes opinions ou plutôt ma vision des choses, j’ai fait référence à l’anarcho-syndicalisme parce qu’il me semble en effet que c’est une définition plus ou moins juste d’une forme constructive du refus de la société actuelle, tout en n’étant pas un refus d’une société en soi. Et c’est exactement ma position.
Maintenant, si tu veux le fond de ma pensée là-dessus, je n’aime pas tous ces termes en “-isme”, toutes ces grandes idées, ces idéologies. Ca me soûle. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu de savoir ce qu’est l’anarcho-syndicalisme : j’ai l’impression qu’il y a autant d’anarcho-syndicalismes qu’il y a d’anarcho-syndicalistes, et c’est tant mieux : c’est aussi pour ça que ça me plaît.
Concernant ta question sur une “idolâtrie” de l’Espagne de 36, je te renvoie à mes réponses sur “Magnitogorsk” ci-dessous, pour ne pas faire trop lourd, parce que les deux se rejoignent.

12) Entre le live, la discographie, les compils, les démos, l’album, il y a des morceaux qui y sont plusieurs fois. C’est pas un peu dommage pour celui qui a tout ? Sont-ce les mêmes versions ? Rééditeras tu les démos ?

Ben tu sais, Urban Blight n’est pas un truc planifié. Je n’ai pas prévu, il y a tant d’années, de faire un EP, puis un split, puis un CD, puis un CD-R, puis un autre split, puis un CD, puis un EP. Tout est arrivé de manière imprévue, par à-coups. C’est la raison pour laquelle il y a des titres en double sur certaines productions.
Au début, en 98, j’ai mis mes 8 premiers titres sur une démo dont j’ai dû faire à tout péter 70 exemplaires. Je sais qu’il y a des gens qui les dupliquent les font circuler en photocopiant la pochette, dans pas mal de pays - avec mes remerciements pour la distro - mais je n’ai pas la moindre idée du nombre d’exemplaires que ça peut représenter.
Quand j’ai fait un second set de 5 titres, au début 99, je les ai mis sur une casette intitulée “Tout peut changer”. Là, même chose, j’en ai fait peu, une cinquantaine d’exemplaires si ma mémoire est bonne. Puis j’ai tout réuni sur un CD-R de 13 titres, “Magnitogorsk”, dont j’ai dû faire 40 ou 50 copies. Pas grand-chose, au total.
Puis, Eric de React Rds m’a sorti trois de ces titres sur un EP. Ca a été le “vrai” début d’Urban Blight, disons (encore merci Eric, c’est grâce à toi !). Ensuite Michael m’a écrit pour me proposer un split CD avec son groupe, Sterbehilfe (scarecore allemand). J’ai dit OK. Presque en même temps, Melvin de P4 m’a proposé la même chose pour un split 33t. Là aussi, j’ai dit OK. J’ai donné à chacun des titres différents. Et en sachant que toutes ces chansons allaient bientôt sortir sur des disques, j’ai laissé tomber les duplications de CD-R et de K7 démos, bien entendu.
Mais il s’est trouvé que le split CD avec Sterbehilfe a mis pas loin de deux ans et demi à sortir, et le split 33t avec P4 plus de 4 ans. Je savais bien que ce n’était pas de leur faute mais juste des questions d’argent. Seulement concrètement, pendant plus de deux ans et demi, je n’ai plus rien eu à distro. On me demandait régulièrement des disques après mes concerts et je n’avais rien à proposer, juste le EP “Magnitogorsk” que beaucoup avaient déjà. Avec le temps, j’ai fini par me demander très sérieusement si ces splits allaient bien sortir un jour, étant donné les difficultés financières... Pendant ce temps, j’ai fait dix nouvelles chansons que j’ai produites moi-même sur une cassette, « Valeurs fluctuantes », à deux ou trois cents exemplaires, je ne sais plus trop. Cette cassette est partie très vite, j’ai rien compris. Au moment d’en refaire faire, j’ai hésité et j’en suis venu à parler de faire ce CD, “Urban Blight 98-01”, avec Eric de React et Nicolas des Nains Aussi Rds, un CD qui réunirait presque tous les titres de cette période, des titres qui n’avaient été produits au bout du compte qu’en tirages confidentiels sur K7 et CD-R. Eric et Nicolas ont été d’accord, on a mis ce projet en route et le CD est sorti un peu plus tard.
Entre-temps le split avec Sterbehilfe est finalement sorti, un peu avant le « gros » CD, puis le split avec P4 deux ans plus tard. Ca a créé des “doubles”... Cela dit, j’avais prévenu Melvin à l’époque, par honnêteté pour lui, pour ne pas lui faire sortir le split 33t avec des titres déjà parus sur le CD, même si ce n’était pas de ma faute. Je lui avais proposé de lui donner 8 nouveaux titres pour le split, que je pouvais lui faire en un mois. Mais il m’a dit préférer les anciens, il y tenait. Donc j’ai dit OK, on les laisse.
Voilà toute l’histoire, m’sieur.

13) Bon alors quand c’est qu’on te voit dans Punk rawk ? Ca existe en Hollande ? Ils écoutent quoi les jeunes là-bas ?

Je vais encore passer pour le bourrin des plaines mais je ne connais pas bien, désolé. Je ne pense pas que ça existe ici. Enfin j’en sais rien.

14) Une APF s’est montée en France (et t’a même sollicité pour un morceau), qu’en penses-tu ? Serait-ce utile en Hollande ?

D’une manière générale, je soutiens toutes les initiatives qui contestent de manière positive et constructive : les trucs genre Food no Bombs, ABC, droits des animaux, prisonniers politiques, initiatives de soutien à des associations ou à des collectifs en difficulté, etc. Et donc l’APF. Mais je suis jaloux de ma liberté et j’entends rester à l’écart de l’APF comme de toute organisation, association ou autre. Ceci étant dit, c’est vrai que j’ai de la sympathie pour ce qu’ils font et je suis d’accord pour les soutenir en jouant et en participant à des compiles, parce que leur idée ne me déplaît pas : ça m’énerve moi aussi de voir le nombre de groupes vides et bêlants qui viennent juste faire des jolies poses et se faire mousser pour occuper de leur présence inopportune les concerts déjà peu nombreux et qui sont pourtant quasiment la seule tribune d’expression d’une certaine forme de contestation. Je ne dis pas que toute musique doit nécessairement dire quelque chose et contester. On peut s’amuser. Mais enfin, il est bon de rappeler la bonne vieille devise : Make punk a threat again !

15) Pour le morceau Magnitogorsk (un gigantesque chantier soviétique qui a fait crever des milliers de gens), tu expliques que c’est un mélange d’espoir et de cauchemar, mais comment peut on voir dans l’ URSS (ou en Chine ou à Cuba ou en Corée du nord etc.) une once d’espoir ?

Entendons-nous bien. Je n’ai jamais dit qu’on puisse voir de l’espoir dans l’ex-URSS ou dans les autres dictatures communistes. Ce que j’ai voulu dire avec “Magnitogorsk”, c’est que le communisme a pu représenter un rêve et que les gens qui y ont cru - en dehors de toute forme de gouvernement, mais au contraire simplement à leur humble échelle humaine - ont écrit “une page lumineuse de l’histoire de l’humanité” (pour citer Patrick Rotmann dans son film “La foi du siècle”, Éditions Arte je crois) par leur engagement personnel qui est beaucoup plus élevé que toutes les sordides considérations politiques, communistes entre autres. Je pense aux brigades internationales, par exemple : des anonymes qui ont laissé leur famille, leurs amis, leur boulot ou leur rien du tout pour aller risquer leur vie afin que ne passe pas l’extrême droite de Franco [attention, ne confondons pas les volontaires internationaux, et les Brigades Internationales, crées par Moscou. Les historiens marxistes font bien sûr la confusion…]. Alors qu’ils pouvaient très bien rester tranquillement chez eux. On sait qu’ils se sont fait trahir et exploiter par l’URSS. Mais cela ne retire rien, bien au contraire, à la valeur de leur engagement personnel. J’ai beaucoup de respect pour cet engagement, qui était un engagement “communiste” parce que c’était le nom qu’on lui imposait à l’époque, l’étiquette collée d’office parce qu’il n’y avait alors que la peste ou le choléra, mais qui au bout du compte était un engagement tout simplement “humaniste” et même “humain”. Je n’ai pas la moindre forme de respect pour les communistes qui les ont exploités et assassinés pour s’enrichir et garantir le petit confort de leur pitoyable Nomenclature.
D’une manière générale, j’ai beaucoup d’admiration et de respect pour ceux qui pensent aux autres. J’ai du respect pour l’engagement des gens qui n’avaient rien et qui sont partis à Magnitogorsk de leur plein gré, parce qu’ils pensaient y donner leur énergie, leur temps, leur jeunesse pour les autres, pour que le monde soit meilleur. Des gens remplis d’idéaux, qui pensaient plus loin que bouffer, dormir et chier. Et on sait tous qu’eux aussi ont été abusés, trahis et exploités par la dictature soviétique. Mais est-ce que cette trahison de leurs idéaux retire quoi que ce soit à la valeur de l’engagement personnel d’hommes et de femmes qui croyaient sincèrement en une société meilleure et qui étaient prêts à tout donner pour elle ?
Parallèlement, ce qui m’a intéressé dans Magnitogorsk, c’est que cette ville champignon a été l’incroyable théâtre des réalités humaines les plus extrêmes : le rêve et le cauchemar, les volontaires travaillant à deux pas des déportés... Un truc de dingues. Le rêve humaniste côtoyant la dictature, le partage côtoyant le profit et l’exploitation, la vie côtoyant la mort. Magnitogorsk a été quelque chose d’obscène, une gigantesque farce morbide et criminelle, un événement sans précédent. Un paradoxe sur pilotis d’acier lourd. La concrétisation de toutes les folies humaines, les meilleures et les pires... En outre, le destin de Magnitogorsk ressemble à celui de l’URSS : tout s’y délabre, la misère est partout, les rêves manipulés ont fait place au vide de l’économie capitaliste triomphante - pour certains seulement. Je n’ai donc pas vu meilleure allégorie pour parler de l’engagement d’un siècle que beaucoup aujourd’hui ont entièrement oublié ou condamnent sans réfléchir, en bloc et sans aucun discernement, parce que ça “fait bien” de dire que le communisme était mauvais. Mais ça, tout le monde le sait. Je ne parle même pas du communisme quand je parle de Magnitogorsk : je ne parle que de ces anonymes que l’Histoire a oubliés et qui ont sincèrement cru pouvoir nous céder un monde un peu moins mauvais. Eux seuls m’intéressent, parce qu’ils auraient pu être mes voisins ou les tiens, ceux qui font du monde ce qu’il est réellement. Pour le reste, je laisse les grands “débats politiques” et “idéologiques” avec plein de noms en “-istes” aux spécialistes de ce genre de discussion de comptoir. Je n’ai aucune compétence dans ce domaine et ça ne m’intéresse pas.
L’idéal est devenu une valeur désuète et ridicule, de nos jours. L’égoïsme est un atout qui se revendique. On ne demande plus à personne d’aller mourir sur une barricade, fort heureusement d’ailleurs, parce que c’est toujours les mêmes qui meurent. Il n’y a que peu de héros, je n’en suis certainement pas un et de toute façon les héros m’emmerdent. Mais je vibre toujours quand je sens chez quelqu’un un idéal humain pour les autres. C’est cette vibration que j’ai dite dans “Magnitogorsk”.

16) Bon je te laisse conclure ? Tes projets ?

Oh là, plein...! Il y a un truc qui me fascine, c’est le cinéma. J’organise parfois des trucs dans un squat bar au bout de ma rue et j’aimerais bien y monter une sorte de ciné-club, avec projection d’un ou deux films gratos chaque semaine. Quelque chose dans le genre. Seulement je me suis rencardé sur les prix d’un beamer, d’un rétroprojecteur... Laisse tomber... Il faudrait faire une trentaine de concerts de soutien, au moins ! C’est pas réalisable. Quand je pense que la culture devrait être gratuite... Sinon, tant que j’y pense : un tout nouveau EP d’Urban Blight (4 titres) sortira bientôt, durant ou après l’été 04…[ça sera plutôt après…]
Merci pour ton interview.