Le 12 mai 2005
Grand concours d’applaudissements
Ah, certes, il peut paraître difficile de se passionner pour les prochaines élections alors que le Festival de Connes ouvre en grandes pompes ses portes à toutes les morues du grand écran, Catherine Deneuve en tête, laquelle est, par ailleurs et fort heureusement, enfin remise à sa place, c’est-à-dire celle de l’humilité, par les outrages de l’âge, hé hé... C’est donc reparti pour le grand bal des stars de la nouvelle noblesse dans sa bulle, entre hôtels vingt-cinq étoiles et yachts grand luxe, étalant une richesse tapageuse loin des mendiants de la côte à qui une municipalité soucieuse de son standing et de son image a su faire comprendre qu’il valait mieux aller traîner ses hardes du côté d’ailleurs, afin de ne pas gêner le spectacle et d’éviter aux nobles et gentes demoiselles de se salir la traîne en écrasant par mégarde toute cette racaille populacière et malodorante. Le noble Art des gentilshommes et duchesses millionnaires de l’Écran se lance dans sa grande semaine de masturbation annuelle. En un mot comme en cent : c’est le Festival de Connes qui recommence, et dans toute sa splendeur.
Pendant ce temps le peuple, lui, va s’en aller voter. Pain, cirque et élections - encore que ces deux derniers relèvent davantage du pléonasme - on n’a pas encore trouvé mieux pour l’occuper en lui faisant accroire qu’il gère son destin et surtout pour créer et consolider les mandats qui font vivre nos très nombreux hommes politiques, qui ne sont pas à proprement parler dans le besoin, merci pour eux.
Vous, je ne sais pas, mais en ce qui me concerne, je ne me suis jamais senti autant désintéressé par un référendum ou une élection que pour ce OUI ou ce NON à leur machin européen. Si, d’une manière générale, je ne suis déjà pas très exactement convaincu de l’efficacité démocratique des suffrages - sauf bien entendu en ce qui concerne les émoluments des susdites racailles politiques qui nous exploitent - la question du OUI ou du NON qui va nous être posée me désintéresse encore bien plus que de coutume, et même dans une proportion qui force le respect.
Comment, tous ces clowns, Giscard, Mitterrand et Chirac en tête, ont mis sur pied, soutenu et développé un espace économique où l’être humain n’est plus qu’un instrument de commerce, où l’on délocalise au gré des humeurs et des fluctuations du marché, dans la grande indifférence générale et avec le fervent soutien des États, et ils nous demandent à présent de souscrire activement à l’accélération de ce processus ? Si le Oui accélèrerait la dégradation de nos existences, le Non ne l’entraverait en rien, car leur Europe est déjà faite et les principes de son fonctionnement ne changeront plus. Il n’y a plus rien à voter ni à décider. Le NON leur offrirait simplement une nouvelle légitimité et un fort soutien aux responsables des partis qui en ont fait leur cheval de bataille politique. Rien de moins, rien de plus. Ce n’est pas une élection, c’est un concours d’applaudissements. La seule chose qui leur importe, c’est le taux de participation qui répartira les soutiens aux partis « oui-oui » et aux partis « non-non ». Ce référendum est encore plus un leurre que de coutume, ce qui constitue un exploit, avouons-le, car le résultat est déjà connu et même mis en oeuvre, un peu comme l’élection de Poutine. Ce que l’on nous demande, ce n’est pas de dire OUI ou NON à une constitution, mais simplement d’aller souscrire à un principe général et de propulser la carrière de personnalités politiques. Ce grand cirque nous donne toutefois une arme, très éphémère : le mépris. Ni OUI ni NON. Ce serait leur faire beaucoup trop d’honneur que de leur répondre quoi que ce soit.
Alors bien entendu, comme chaque fois, la droâte et la gôche s’agitent frénétiquement pour défendre leurs assiettes. Le même cirque, depuis si longtemps... Le même arsenal de mobilisations des activistes en grands shows à l’américaine, de tentatives de culpabilisation des abstentionnistes en leur faisant croire qu’ils font le jeu de l’extrême droite ou de qui on voudra, le recrutement de toutes les vedettes ramassables pour leur faire johnnyhalyder des beuglements aussi niais qu’insipides sur l’avenir de « notre Europe », les débats pseudo-animés sur la place de la France en Europe, enfin tout ce sempiternel train de conneries qui ne devrait plus prendre depuis très longtemps et qui continue pourtant de prendre.
Persuadons-nous bien qu’au-delà de tous les mensonges dont on nous abreuve, la vérité demeure : les États européens sont gouvernés par les financiers, grandes sociétés et grands actionnaires. Ils veulent continuer de développer leurs principes commerciaux pour consolider leur fortune et l’accroître. Ils y parviendront de toutes façons, avec ou sans nos suffrages. S’ils nous demandent de voter, ce n’est pas pour le résultat dont ils se foutent comme de leur première vérole, mais pour nous pousser à souscrire à leur système et ainsi à le légitimer, tout en nous maintenant au calme dans la paix sociale, dans nos enclos de consommateurs et de chômeurs en puissance destinés à la délocalisation. Le reste est, encore et toujours, pipeau et variété.
Heureusement qu’il y a le Festival de Connes... !
Urban Blight